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Gabon D'abord

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23 novembre 2005

Les coulisses d'une baque de sperme

a41Un homme arpente un couloir de l'hôpital Tenon, à Paris, dans le 20e arrondissement. Il porte une Thermos qu'il serre d'une drôle de manière. Sur son visage se lisent la tendresse et l'inquiétude, un empressement mystérieux. A pas de loup, il prend la porte de sortie de l'hôpital. Des mois qu'il attend ce moment : repartir avec sa thermos pleine d'azote liquide à — 196 degrés. A l'intérieur du récipient est soigneusement conservée une précieuse "paillette" de plastique contenant le sperme d'un anonyme qui sera inséminé à sa compagne, soit à l'hôpital, soit par un gynécologue en ville. Avec l'espoir qu'il donnera lieu à une naissance.

Pour en arriver là, l'homme et sa compagne ont dû affronter bien des galères et prendre leur mal en patience. Essayer pendant des années d'avoir un enfant, constater la stérilité de l'homme, tâcher parfois d'y remédier par une intervention chirurgicale, éventuellement tenter une procédure d'adoption, se tourner enfin vers l'un des 23 Cecos français (centres d'étude et de conservation des œufs et du sperme humains), plus communément appelés banques du sperme, destinés à fournir anonymement des gamètes (cellules sexuelles masculines ou féminines) aux couples stériles.

a52Une fois inscrits au Cecos, l'homme et sa compagne ont attendu de six à dix-huit mois avant d'avoir droit à une paillette. Ils se sont soumis à une batterie d'examens médicaux. Ils ont rencontré la psychologue. Ils se sont rendus au tribunal de grande instance pour reconnaître l'enfant qui n'est pas encore conçu, afin de protéger à la fois l'anonymat du donneur et l'enfant lui-même, au cas où le père déciderait de renier au dernier moment ce descendant non biologique. Ils ont compris que leur recours à l'IAD (insémination avec donneur) pouvait nécessiter plusieurs tentatives et que la réussite finale n'était pas garantie. Alors seulement leur dossier sera autorisé à comparaître devant l'équipe médicale réunie au complet.

Il est 11 heures, ce vendredi. Comme chaque mois, à l'hôpital Tenon, c'est l'heure de la réunion multidisciplinaire du Cecos. Y participent plusieurs médecins (en l'occurrence des femmes), le généticien, la biologiste, la psychologue, la secrétaire. Une vingtaine de dossiers correspondant chacun à un couple de patients "receveurs" sont posés sur la table pour être examinés au cas par cas par le staff. Le professeur Jacqueline Mandelbaum, responsable du Cecos, écoute les avis des uns et des autres. Isabelle Berthaut, ingénieur en biologie, commence par l'énoncé d'un numéro : "104 026 !" Aussitôt, les membres de l'équipe plongent les yeux dans leurs fiches.

a61Isabelle Berthaut récapitule : la patiente, née en 1971, n'a jamais eu de grossesse. Elle s'est mariée avec son oncle paternel direct. Tous deux sont originaires du Mali. Le bilan a révélé que, chez le monsieur, l'infertilité est doublée d'une sérologie séropositive. "Est-ce que ça nous pose problème sur le fond ?

— Non, répond Mme Mandelbaum. Dans ce cas, une IAD me paraît au contraire particulièrement bienvenue. Le père n'est pas malade pour le moment, au pire il sera traité. Il n'y a pas de risque de contamination possible pour l'enfant. C'est d'accord sous réserve de la régularité ovarienne de madame, du contrôle hystérographique, et bien sûr des paillettes disponibles."

Dossier suivant. Le 95 064. Isabelle Berthaut : "Le couple est inscrit chez nous depuis 1995, a déjà eu deux enfants par IAD avec grossesses rapides. Il existe encore des paillettes disponibles du même donneur." Inévitablement surgit l'une de ces innombrables questions éthiques, souvent insolubles, que l'équipe n'a pas encore théorisées. Comme celle-ci : dans le cas d'un deuxième recours à l'IAD, les parents demandent parfois s'il reste des paillettes du donneur précédent, afin que les frères et soeurs soient génétiquement d'une vraie fratrie. S'il reste en effet des paillettes, doit-on satisfaire leur requête ? Autour de la table, personne n'a d'opinion tranchée. Le docteur Mandelbaum demande son avis à la psychologue du Cecos, Charlotte Dudkiewicz-Sibony.

"Je leur dis que les paillettes sont anonymes et qu'ils ne peuvent pas savoir s'il s'agira du même donneur.
— Je ne suis pas d'accord, coupe le docteur Mandelbaum. C'est une information importante pour la représentation de leur histoire familiale. Imaginez qu'ils doivent un jour procéder à des dons d'organes. On leur doit la vérité sur leur consanguinité.
— Tous ne demandent pas s'il s'agira des mêmes paillettes, poursuit Mme Dudkiewicz-Sibony.
— Ils peuvent dire à leurs enfants qu'eux-mêmes ne le savent pas, intervient le docteur Célia Ravel.
— Je vous pose à tous une question précise, s'impatiente Mme Mandelbaum : que vaut-il mieux faire ? Soit on ne le dit jamais, soit on le dit toujours.
— Puisque cette information ne révèle pas l'identité du donneur, pourquoi ne pas la donner ?, réfléchit tout haut Mme Dudkiewicz-Sibony.
— Je voudrais qu'on ait une réflexion juridique et éthique plus approfondie au niveau des Cecos", conclut Mme Mandelbaum.

Deux fois par an, les équipes des différents Cecos se réunissent pour confronter les "cas" rencontrés et tenter d'harmoniser leurs pratiques. Chaque année, les Cecos prennent en charge près de 2 000 couples demandeurs pour 300 candidats au don (dont 60 % sont acceptés). Un millier d'enfants naissent par don de sperme.

Devant le staff, l'égrenage des dossiers continue. Cette réunion ne concerne que les couples demandeurs de sperme, une autre examinera les demandes d'ovocytes (cellules sexuelles féminines), encore plus difficiles à satisfaire. Isabelle Berthaut et le docteur Ravel passent en revue les dossiers d'autres couples.

Un homme, originaire du Cameroun, présente une azoospermie (absence de spermatozoïdes). "Encore un cadeau pour nous !", sourit Isabelle Berthaut. Tout le monde saisit le message. Le couple, dont la femme est blanche, tient à garder le secret absolu sur leur recours au don de sperme et exige que le donneur soit noir. Or les donneurs à peau noire sont une denrée rare au Cecos.

A l'hôpital Tenon, dans le 20e arrondissement de Paris, les patients viennent de tous les milieux sociaux, de toutes les cultures, de tous les pays d'émigration. Pour l'équipe médicale, l'expérience de ce mélange conduit à prendre en compte la diversité des exigences de chacun en fonction, aussi, de son origine ethnique. "La masturbation est interdite chez les musulmans, explique le docteur Mandelbaum. Elle n'est pas non plus dans la culture animiste des Africains, qui ont des relations sexuelles précoces et ne connaissent pas de tabou en ce domaine. Recueillir leur sperme est vécu par eux comme une punition. Les donneuses à peau noire, en revanche, n'ont pas de réticences particulières. Nous avons plus de dons d'ovocytes que de dons de sperme chez les personnes de ces communautés."

Du côté des couples receveurs, la psychologue constate un même type de blocages culturels. "Chez les arabo-musulmans, sauf exception, le recours au don de sperme doit rester un secret du couple. Il n'est pas question pour eux d'en parler à leurs proches. L'homme vit sa stérilité comme un déshonneur, la femme peut aller jusqu'à prétendre qu'elle est stérile pour 'couvrir' son homme, au risque d'être désavouée par la famille. Chez les Africains aussi, le désir d'enfant est si violent qu'il balaie beaucoup d'interdits. Chez les juifs et les protestants pratiquants, c'est le 'croissez et multipliez' qui l'emporte. Si les plus religieux viennent au Cecos, c'est parce qu'ils ont choisi entre deux souffrances : celle de ne pas avoir d'enfant et celle de commettre, peut-être, un péché en recourant à la technique."

Les questions posées par la psychologue visent l'intérêt de l'enfant comme celui des futurs parents. Elles permettent aux couples de s'assurer qu'ils sont réellement prêts à avoir recours à cette technique particulière, pour le moins perturbante : donner naissance à un être dont le patrimoine génétique sera pour moitié celui d'un étranger dont on ne sait rien. Si la psychologue ne les sent pas prêts, elle avertit le staff, et le dossier peut être mis en attente. "Je ne joue pas les analystes, explique Charlotte Dudkiewicz-Sibony, je mets les pieds dans le plat. J'essaie de repérer s'ils ont vraiment fait le deuil de leur infertilité. De savoir ce qu'ils diront à l'enfant de son mode de conception. S'ils me disent 'Personne ne doit le savoir', je ne suis pas tranquille : pourquoi cacher à l'être le plus cher la façon dont il a été conçu ?"

Et les donneurs, dans tout cela ? Les Cecos en manquent cruellement. La loi française sur l'anonymat du don de gamètes leur garantit pourtant de ne pas être menacés de paternité, comme elle permet aux parents de ne pas craindre la revendication de paternité, un jour, d'un géniteur biologique. Restent des blocages psychologiques, difficiles à surmonter. Et aussi, se plaignent les médecins, l'absence de campagne de sensibilisation du ministère de la santé en faveur du don de sperme.

Pour donner une idée de la pénurie, le Cecos de l'hôpital Tenon accueille cette année 70 demandeurs. Les donneurs, eux, sont au nombre de 15, dont la moitié seront récusés : soit pour raisons médicales, soit parce qu'ils disparaissent soudain, découragés par les contraintes.

Les demandeurs sont donc invités à venir avec les coordonnées d'un donneur. Leur délai d'attente — dix-huit mois — sera diminué de moitié. Le plus souvent, c'est un ami qui accepte de donner son sperme ou une amie son ovocyte. Mais, en aucun cas, précise la loi, les gamètes du donneur ami ne peuvent servir ce couple-ci : ils seront stockés dans la banque et utilisés par d'autres demandeurs, anonymement.

Voici un donneur, justement. Son nom est un numéro, B 05 015. Ce qui ne l'empêche pas d'être le chouchou de ces dames. "Il est superbe, jeune, beau et intelligent !", s'émerveille en chœur l'équipe médicale. Comme les autres patients, donneurs ou receveurs, la psychologue l'a "titillé" lors d'un entretien. Afin qu'ils agissent en conscience et ne regrettent pas par la suite une démarche lourde de conséquences. "Je leur demande s'ils sont tourmentés à l'idée de savoir dans la nature des petits êtres qui auront la moitié de leur patrimoine génétique, comme leur propre enfant." Pour B 05 015, la réponse est claire : "non". D'autres paniquent, renoncent ou s'enfuient. Lui est marié, père d'un petit garçon et directeur d'un hôtel. Des amis "qui galéraient depuis quatre ans pour avoir un enfant" lui ont demandé s'il accepterait de donner son sperme. Sans hésiter, il a dit oui. Sa femme, d'abord surprise, a apprécié. "Je ne suis pas le premier à qui ils l'ont demandé, raconte B 05 015. Ils ont perdu des amis qui, gênés, ne les rappelaient plus."

Outre le gouffre de questions métaphysiques qu'il doit affronter, le donneur a des contraintes concrètes : subir des examens médicaux, venir six fois de suite à l'hôpital pour y laisser un échantillon de sperme, rencontrer la psychologue...

"Ce n'est pas 'top', admet B 05 015. Mais ça ne me perturbe pas outre mesure que mon sperme soit utilisé. Pour moi, la paternité s'acquiert par l'éducation et les valeurs que l'on peut apporter à un enfant, pas par la biologie. Je ne me projette pas au-delà de l'échantillon que je vais devoir donner tout à l'heure. Je serai récompensé quand je verrai mes amis heureux avec leur enfant." La loi de bioéthique fixe des conditions au recours à l'IAD. Entre autres, le couple receveur doit être hétérosexuel, marié ou en concubinage depuis au moins deux ans ; les donneurs doivent être pères de famille et ne pas générer plus de dix enfants par don anonyme. Pour limiter les risques de cousinage. Mais les questions sont sans fin. "Au titre de quelles compétences les médecins seraient-ils les mieux placés pour décider qui peut avoir des enfants ?", s'interroge la sociologue Simone Bateman-Novaes.

Le recours à l'IAD a de quoi plonger chacun dans des abîmes de perplexité. Régulièrement, on débat de la légitimité à faire naître par la technique des enfants d'une origine semi-inconnue. Les couples ayant recours à cette technique présentent en tout cas une particularité. Comme le note Charlotte Dudkiewicz-Sibony, "quelles que soient leurs origines socio-culturelles, ils sont d'une maturité et d'une intelligence exceptionnelles. Par cette épreuve, ils ont compris que l'essentiel n'est pas le biologique, mais le symbolique, que la parentalité est une place qui se gagne. Ils ont accédé à un questionnement qui peut échapper aux plus diplômés".

Site Internet : www.cecos.net

Marion Van Renterghem

Posté par pyth à 16:28 - science - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Je suis d'accord dans l'ensemble, sauf pour ce passage "quelles que soient leurs origines socio-culturelles, ils sont d'une maturité et d'une intelligence exceptionnelles. Par cette épreuve, ils ont compris que l'essentiel n'est pas le biologique, mais le symbolique, que la parentalité est une place qui se gagne. Ils ont accédé à un questionnement qui peut échapper aux plus diplômés".
quand on voit que de nombreux parents (dont les miens) ont/avaient décidé de ne jamais dire la vérité à leur enfant, de garder le secret, je trouve que ce n'est pas vraiment le signe qu'on a bien accepté de ne pas être le géniteur...

Posté par C_amila, 14 février 2007 à 13:40

Contrairement à C_amila, je suis d'accord avec ce passage. Je suis née grâce à un don de sperme et mes parents me l'on dit des le plus jeune âge.
C'est vraie que ce n'est pas quelque chose de commun, mais c'est quelque chose de beau et courageux des deux côtés.
J'aurai aimé donner mes ovocytes quand l'age serait venu, mais hélas je ne pourrais faute de connaitre les antécedants. Mais, bon j'espère pouvoir sensibiliser des gens pour les dons.

Je fais des Activités interdiscipinaires dans le cadre scolaire qui compte pour mon bac, et j'aurai souhaiter avoir des informations sur des personnes ayant fait des dons: pourquoi? leurs ressentis?...

Merci d'avance

Posté par johanna, 19 novembre 2008 à 14:25

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